Ayoye!
Je viens
encore de me briser le petit orteil sur la base du lit de ma chambre
dans cette Guest house raisonnable de Katmandou. Il est huit heure le
soir, on y voit rien, noir de chez noir. C'est sans surprise; les
coupures de courant sont maîtres ici.
Je me suis
longtemps demandé pourquoi; pourquoi de grands secteurs de la villes
étaient constamment plongés dans le noir de manière tout à fait
arbritraire, sans aucun préavis. Pourquoi tant de restaurants
fonctionnaient sur d'énormes génératrices, pourquoi les gens
acceptaient de vivre dans de telles conditions. Là d'où je viens,
les pannes de courant sont une aventure en soit. Très rare, elles ne
durent généralement que quelques heures, et nous possédons
toujours le nécessaire sous la main pour palier au manque
d'électricité.
Ici, elles
peuvent durer jusqu'à 16 heures sur 24. Elles surviennent quand
çaleur plait, ou plutôt lorsque ça plait aux Indiens. En effet, le
Népal se voit approvisionné en electricité par l'Inde depuis bon
nombre d'années. Ils ne sont pas fous; les compagnies indiennes
achètent des terres stratégiques au Népal où ils peuvent produire
de l'énergie électrique (hydraulique, solaire, etc.) et ensuite, la
revendent aux habitants du pays.
Mmmmm, on
dirait une prise du contrôle, une sorte d'invasion, oui! N'ayons pas
peur de mâcher nos mots.
Oui. Voilà.
Ici, au coeur
du Népal, on peut sentir les subtiles tensions avec l'Inde. Le pays
abritant une bonne majorité de l'Himalaya semble indépendant,
paisible, heureux. Cependant, il ne faut pas gratter bien profond
pour prendre conscience du problème identitaire de la nation; le met
national porte un nom indien (à vrai dire, il est carrément
indien). Car bien que le Népali et l'Hindi possèdent la même
calligraphie, le même alphabet, ils sont tout de même très
différents, à peu près l'équivalent du français à l'espagnol.
Un Québécois ne parlant pas espagnol pourra tout de même saisir
quelques mots lors d'un dialogue en langue étrangère. Il en va de
même pour l'Hindi et le Népali. Et, par l'ocurrence, le plat le
plus important du Népal, le Dal Bhat, porte ce nom signifiant fèves
et riz, en Hindi. Ironie?
Bref, la
musique pop du Népal est hindi, la nourriture l'est aussi, les
vêtements, pour la plus part, sont taillés de mêmes modèles dans
les mêmes tissus, et plus encore. Cependant, l'Inde à quelques
petites choses que son voisins du nord ne possède pas. Il a
l'avancée (système ferroviers bien développé), il a la situation
stratégique d'accès à la mer et oh, oui, c'est vrai, il a un
milliard d'habitants.
Plus le temps
avance, pour la laine de yak se fait manger par balles sur le dos des
habitants du Népal. C'est pas difficile à deviner; j'ai rencontré
beaucoup de gens de Katmandou, Pokhara et des montagnes qui
baissaient les yeux en abordant le sujet. Les gens d'ici sont
désabusés: durant combien de temps encore pourront-ils voir clair?
Quand s'en ira définitivement la lumière, quelle sera la dernière
coupure de courant? Combien de temps encore les Népalais se
laisseront casser les orteils sur les bords de lit avant de réagir?
Ne laissons
pas cette nation faire d'elle-même un Tibet.