Un Péruvien, rencontré par hasard dans un restaurant trop plein, a eu la patience de m'expliquer comment dialoguer.
J'étais en voyage, seule assise à ma table dans ce petit restaurant chaleureux recommandé par le Lonely Planet. J'attendais ma soupe en lisant un article de la República sur l'opinion qu'a le peuple de la place que prend la femme du premier ministre dans ses décisions. Ceci me surprenait et me questionnait; je prenais plaisir à confronter mes idées avec cet article et chercher à comprendre pourquoi le peuple était si drastique dans ses réactions.
C'est alors que ce jeune homme (dont le nom m'échappe) en complet ajusté et souliers vernis vint s'asseoir à ma table.Le restaurant était bondé et plus aucune table n'était disponible.
- Puis-je prendre place? dit-il, une fois assis.
- Sans problème, que je réponds, en fermant mon journal.
Il se met alors de me parler. D'où je viens, pourquoi je suis ici, qu'est-ce que je fais. Comment je trouve la ville, le Pérou en général, la nourriture, la musique et autres stéréotypes. Je réponds à chacune de ses questions, patiente. Je force même un sourire de temps à autre, je suis aimable, quand même.
Une fois le sujet de mes goûts épuisé, il m'a semblé naturel de lui renvoyer la balle. Je l'ai questionné sur son travail, son opinion de celui-ci, sur ses études. Puis, j'ai commis l'erreur d'aborder, tout naturellement, le sujet de l'article que je venais de lire. Je lui ai demandé et toi, que penses-tu de l'implication de la femme de Humala dans sa gouvernance?
Son visage changea alors d'une manière impressionnante. Ce n'était pas de la colère, pas du plaisir, pas tout à fait de l'inconfort. Quelque chose au travers de tout ça, je crois.
- Bueno. Ici, au Pérou, on ne parle pas vraiment de ces affaires-là. À vrai dire, tout ce qui a trait à la politique, on en parle pas. Politique, religion et sexualité. On évite ces thèmes-là.
J'avoue avoir été vraiment surprise d'entendre cet homme m'annoncer, comme ça, des tabous qui ne m'en paraissent tellement pas en être. Alors, parce que je suis moi, je me suis mise à le questionner sur ces trois sujets.
Il a usé de son machisme de pitié pour prendre le dessus sur lui-même et répondre à chacune de mes questions, après bien sûr m'avoir expliqué pourquoi l'on taisait ce genre de discussion.
-... On n'en parle pas, car elles entraînent inévitablement des disputes. Nous savons que nous ne nous mettrons jamais d'accord sur un sujet, alors à quoi ça sert d'en parler?
J'avais juste envie de dire "Mais justement! Ça fait réfléchir, grandir nos idées!" mais je me suis retenue, et ai terminé ma soupe au lait et au boeuf.
Bien sûr, au final j'ai dû laisser mon numéro de téléphone et mes coordonnées Facebook, un mauvais numéro et une faute dans mon nom, mais j'ai surtout dû laisser derrière mon espoir de comprendre la démocratie et l'espoir de connaitre l'opinion du peuple par le peuple.
Déçue et désillusionnée, j'ai cependant retenu la leçon de ne plus jamais aborder ces sujets-là.

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