Collique est un monde canin où il est nécessaire de toujours
surveiller ses arrières pour rester en un morceau. La vie semble construite en
fonction des chiens. Les rues semblent bâties pour permettre à ceux-ci de
dominer, les heures de la journée défilent dans un ordre adéquat pour la race,
les marchés sont conçus pour les nourrir et la pluie tombe suffisamment
régulièrement pour les abreuver.
Comme dans tout bon monde règne une hiérarchie stricte afin
de contrôler les choses. Chaque chien à sa fonction, son utilité. Il y a les
chiens et chiennes qui servent à procréer, ceux qui servent à garder les
maisons d’humains, ceux qui servent à semer la pagaille dans les rues et ceux
qui meurent toujours un peu plus chaque jour. Il y a de beaux chiens avec de
petits chandails de polard en hiver sur lesquels on peut lire leur nom où
admirer un imprimé quelconque. Il y a
ceux qui grognent ceux qui défendent farouchement leur territoire ceux
qui te croque la cheville quand tu t’approches trop de la portes, ceux qui
jappent en percevant ta silhouette (ou ton odeur, qui sait ce que perçoivent
réellement les chiens) à t’en faire siller les oreilles. Ils y a les affamés
qui te bondissent dessus quand tu te promènes dans la rue qui veulent avant
tout manger mais en constatant que tu ne possèdes rien, veulent bien jouer avec
toi et se chamailles en cercle autour de ton corps. Cette catégorie-là, on
l’aime bien. Il faut en prendre soin, et s’en faire des amis. Parce que
généralement, celle-là précède la catégorie la plus ennuyante, les voyous. Ceux
qui, par manque de divertissement, te prennent en chasse. Ils japperont sur ton
passage et, si tu as le malheur d’éprouver suffisamment de crainte pour qu’ils
le ressentent, ils ne te lâchent plus de ta route. Ils sont généralement
effrayants. Les crocs sont jaunes la bave tombante les oreilles arrachées la
queue déchiqueté le pelage clairsemé les yeux infectés le museau barbouillé. Tu
les soupçonnes d’avoir la rage et il t’arrive même de croire qu’ils sont la rage.
C’est à ce moment-là, généralement, que tes amis tannants
interviennent. Ils se sautent alors mutuellement à la gorge et, même si tu
éprouves un pincement au cœur à la vue de ton ami qui se fait arracher une
oreille, il ne faut pas intervenir mais plutôt en profiter pour s’enfuir.
Parfois, avec un peu de chance, tu les revoies. D’autres fois, jamais. Les
habitants du coin ne s’en soucient pas réellement; un bâton, un cri féroce,
quelques pierres, ils entrent dans le jeu de pouvoir des chiens. Moi, par lâcheté,
j’en fais mourir pour moi.
Il y a aussi les mourants, oui, ceux-là. Il faut bien en
parler de ceux-là aussi, ils sont partout. Ils sont sur le bord des maisons sur
le bord de la route couchés en boule dans les déchets on ne les aperçoit pas.
Comme s’ils en devenaient à leur tour, ils se fondent dans les sacs de
plastiques dans les os de poulets dans les pelures de bananes dans les flaques
d’huiles dans les odeurs nauséabondes. Cependant l’endroit qu’ils préfèrent,
par des temps comme le mois d’août, en hiver, ce sont les grilles sur le sol
qui échappe un courant d’air chaud, aussi répugnant soit-il. Ce courant permet
un effort de moins à la bête, celui de fournir une chaleur corporelle. Ils se
couchent donc là en boule, la tête sur les pattes antérieures, la plaie grande
ouverte sur le corps s’offrant aux mouches et aux plus avenants. Ils ne bougent
plus vraiment, en sont incapables. Et pourtant, tu passes devant la grille
régulièrement, et il y a toujours les mêmes chiens, qui ne bougent pas, qui semblent
décidés à ne pas mourir, bien qu’il n’y ait aucune autre possibilité. Tu as mal
pour eux, c’est sur. Constamment le nez dans la poussière, le corps dans le
sable sale, l’âme étalée sous les roues des mototaxis et des combis. Tu as mal
et tu t’en veux et tu y penses souvent mais tu sais que tu n’as aucun pouvoir tu ce que tu peux faire c’est écrire un peu
écrire sur eux en la mémoire de tous les chiens qui se meurent seuls, sur leur
grille rouillée sur un courant d’air chaud malodorant d’excréments. En fait, ce sont eux les plus
gênants, car c’est à eux que tu penses le plus longtemps.
Bref, vivre à Collique c’est vivre dans un monde canin où il
est nécessaire de toujours surveiller ses arrières. C’est pas parce que je suis
ici que j’ai moins de respect pour la race canine. L’adaptation à une culture
étrangère a ses limites et la mienne est de battre un chien.
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